Résilience des infirmières et infirmiers libéraux : faire face aux agressions
Exercer en libéral, c’est aller à la rencontre des patients, souvent seul, dans leur intimité, leurs fragilités, parfois leurs dérives. Ces témoignages d’infirmières libérales racontent des situations de violences verbales, physiques ou sexuelles vécues dans le cadre des soins. Les publier aujourd’hui n’est pas anodin. Il s’agit de rendre visibles des réalités trop souvent occultées, mais aussi de montrer comment, malgré ces épreuves, les infirmières et infirmiers libéraux continuent à exercer, à s’adapter, à se protéger et à tenir. Ces récits sont ceux d’une profession éprouvée, mais profondément résiliente.
« J’ai vraiment eu peur de ne pas pouvoir sortir »
Témoignage de Charlotte
« Nous avions un patient âgé, veuf, vivant avec son fils, nécessitant des soins de pansements complexes.
Il avait déjà été suivi par plusieurs cabinets, avec lesquels cela s’était mal terminé. Très méfiant envers les
soignants après avoir perdu sa femme, il critiquait régulièrement les soins et compliquait volontairement
nos interventions.
Un jour, alors que des travaux avaient lieu à proximité de son domicile, j’ai senti que ce patient était
encore plus tendu que d’habitude. Pensant que je n’avais pas nettoyé la plaie avant d’insérer la mèche, il
est entré dans une colère violente. Il a commencé à hurler, à m’insulter, à me suivre jusque dehors. À
noter que pendant les soins, il refermait toujours les trois verrous de sa porte d’entrée. J’ai vraiment eu
peur de ne pas pouvoir sortir.
Le lendemain, je me suis rendue à la gendarmerie. Après avoir insisté, j’ai pu déposer une main courante.
Malgré tout, la continuité des soins nous a été imposée. Nous avons dû trouver un compromis pour
continuer, dans la crainte permanente. Il a fallu solliciter l’Ordre National des Infirmiers afin que le Conseil
Interdépartemental (CIDOI) acte en commission la possibilité de cesser la prise en charge. Des courriers
de soutien du médecin traitant, du psychiatre et d’un ancien cabinet infirmier ont également été
nécessaires pour appuyer notre demande. Une unité de soins psychiatriques a fini par intervenir et
diagnostiquer une paranoïa sévère. Cette décision est intervenue simultanément avec celle du patient
de se tourner vers un autre cabinet, mettant fin à une situation insoutenable qui aura duré près d’un an.
Il est temps de mettre fin à cette obligation de soins lorsqu’elle met les infirmières en danger. »
« S’il avait exigé la poursuite des soins, je ne sais pas comment j’aurais fait »
Témoignage de Garance
« Cela s’est passé dans mon cabinet. Un patient que je suivais depuis environ un an, que je voyais chaque
semaine. Un soir, après son soin, il s’est jeté sur moi, m’a plaquée contre le mur et a tenté de m’embrasser.
J’ai réussi à le repousser et il n’a pas insisté, heureusement. Il m’a dit qu’il pensait qu’il y avait « quelque
chose entre nous ». Ce patient a 15 ans de plus que moi. Je l’ai fait sortir immédiatement.
J’étais bouleversée, tremblante. Je lui ai envoyé un message pour mettre fin à la prise en charge. Il s’est
excusé et est allé voir quelqu’un d’autre. Je n’ai pas porté plainte à l’époque, mais des années après, je me souviens encore de tout avec précision.
Je pense souvent que j’ai eu de la chance d’être dans mon cabinet et non à son domicile. Et surtout, je me
dis que si l’obligation de soins m’avait été imposée, je ne sais pas comment j’aurais tenu. »
« Il est sorti avec une hachette en me disant : « je vais te planter” »
Témoignage de Clémence
« Nous intervenions depuis plusieurs mois chez un patient psychotique, matin et soir, pour la prise
médicamenteuse. Dès le départ, nous avions repéré des éléments inquiétants : une hachette posée sur son lit, un environnement dégradé, une grande force physique, un état psychique instable.
En mars 2025, alors que je sortais de chez un voisin, le patient m’a interpellée violemment, exigeant que je lui rapporte tous ses médicaments immédiatement. Il m’a menacée de mettre le feu à notre cabinet et de tuer ma collègue le lendemain.
J’ai transmis ses menaces à mes collègues. La gendarmerie a été prévenue. Alors que je devais intervenir chez une voisine, les gendarmes s’apprêtaient à partir n’ayant pu entrer en contact avec le patient menaçant. Lorsque j’échangeais avec les gendarmes, le patient a reconnu ma voix et est sorti de chez lui, hachette à la main, en me disant : « je vais te planter ». Tout est allé très vite, les gendarmes l’ont interpelé et j’ai pu me réfugier dans la voiture de la gendarmerie.
Il a finalement été hospitalisé sous contrainte. Ma plainte a été classée sans suite en raison de ses troubles psychiatriques. Aujourd’hui encore, la peur de représailles est présente. Nous sommes la seule profession contrainte de poursuivre les soins dans des situations aussi dangereuses. Il est urgent que la loi nous protège. »
« On y allait la boule au ventre »
Témoignage de Patricia
« Nous suivions une patiente vivant dans une famille très recluse. Dès le début, les soins étaient accompagnés de cris, d’insultes, de remises en question constantes de notre travail. Malgré plusieurs propositions de relais avec d’autres cabinets, la famille refusait systématiquement.
Un jour, alors que je consultais le dossier de la patiente, son mari a levé la main sur moi. J’ai réussi à esquiver le coup. La situation a dégénéré en violences au sein du couple, sous mes yeux. Leur fille s’en est également mêlée en me hurlant dessus.
J’ai refusé d’y retourner par peur. Mais l’Ordre m’a indiqué que si je cessais les soins et qu’il arrivait quelque chose à la patiente, je pourrais être tenue responsable.
Finalement, j’ai pu trouver de l’aide auprès de la police municipale qui est parvenue à leur faire signer un
document actant le refus des relais de soin proposés et la fin de notre prise en charge. L’HAD a pris le relais. Ce fut un immense soulagement. »
« Il m’a fallu plus d’un mois pour retrouver une vie normale »
Témoigne de Martine
« Je suivais un patient de 88 ans depuis quelques mois. Il m’appelait « ma petite chérie ». Un jour, il m’a attrapée, plaquée contre un mur et a commencé à m’embrasser dans le cou. J’ai eu peur de le repousser violemment de crainte de le blesser. Alors que j’avais échappé une première fois à son emprise, il m’a de nouveau agressée lorsque je tentais de quitter le domicile. Je suis parvenue à sortir en hurlant afin d’alerter le voisinage.
J’ai pu, non sans complications, déposer une plainte qui a été qualifiée d’agression sexuelle. J’ai appris par la suite, par le biais de sa fille, que d’autres professionnelles avaient déjà cessé d’intervenir chez lui. Afin d’assurer la continuité des soins, j’ai fait appel à un cabinet d’hommes pour prendre le relais. Le patient a alors refusé la poursuite des soins.
Il m’a fallu plus d’un mois pour pouvoir sortir sans crainte et retrouver une vie normale. »
Soigner ne doit jamais se faire au prix de sa sécurité
A travers ces témoignages édifiants, on peut constater que chacune de ces infirmières a continué à avancer : en parlant, en alertant, en posant des limites, en cherchant des solutions pour se protéger et protéger les autres.
Ces récits ne sont pas des situations isolées : ils révèlent une réalité que trop de professionnelles et
professionnels connaissent, celle d’agressions quotidiennes, dont le nombre ne cesse d’augmenter. La résilience des infirmières libérales ne réside pas dans l’acceptation de la violence, mais dans la capacité à refuser qu’elle devienne une norme, à transformer des épreuves individuelles en paroles collectives, et à rappeler que soigner ne doit jamais se faire au prix de sa sécurité.
Donner à lire ces récits, c’est reconnaître leur courage. C’est aussi affirmer qu’une profession qui prend soin mérite, elle aussi, d’être protégée.
Refuser la peur, renforcer la protection
Le Sniil refuse que la peur devienne une composante du métier. Les témoignages recueillis montrent l’urgence de réponses adaptées pour garantir la sécurité des professionnels sur le terrain. Pourtant, malgré quelques expérimentations, les tutelles ne se sont jamais réellement saisies de cette problématique, en dehors de mesures d’aggravation des peines en cas d’agression d’un professionnel de santé, insuffisantes au regard des réalités vécues.
Face à cette situation, le Sniil appelle à une politique de protection renforcée. Dans l’attente de mesures nationales fortes, des outils existent déjà comme Push Alert. Une application gratuite pour les adhérents du Sniil, simple d’utilisation, permettant d’être géolocalisé et de signaler immédiatement toute situation à risque afin de déclencher une intervention rapide des forces de l’ordre.